Apprendre à raconter : une habileté précieuse er méconnue qui prépare aussi les apprentissages scolaires

Karine Ross

Comment le discours narratif se développe à l’âge préscolaire — et comment le soutenir simplement au quotidien.

« Qu’as-tu fait aujourd’hui? »

Vous allez chercher votre enfant de 4 ans à la garderie et vous avez bien hâte de savoir ce qu’il a fait.  Vous lui demandez donc de vous raconter sa journée. Voici les situations qui se produisent généralement :

1)     Il vous dit simplement qu’il ne s’en souvient plus (Ça m’est arrivé souvent avec mon garçon!)

2)     Il vous dit qu’il a joué dehors avec ses amis (comme il fait tous les jours!)

3)     Il vous raconte en détails (et pas nécessairement dans le bon ordre) tout ce qu’il a fait.  Il est donc difficile à suivre et vous avez du mal à comprendre qui a fait quoi.  Vous devez alors lui poser des questions pour pouvoir bien comprendre.

Vous vous reconnaissez?  Rassurez-vous : apprendre à raconter une histoire ou un événement est une habileté complexe qui se construit progressivement. Pour y arriver, l’enfant doit choisir les informations importantes, les placer dans un ordre compréhensible, trouver les bons mots et expliquer les liens entre les événements. Tout cela, en gardant l’attention de la personne qui l’écoute!

Pourtant, le développement de cette habileté à l’âge préscolaire mérite vraiment qu’on s’y attarde, autant (et peut-être même plus) que l’apprentissages de lettres de l’alphabet.  Pourquoi?  Parce que « savoir raconter » mobilise plusieurs habiletés qui seront aussi très utiles à l’école.

Dans cet article, vous découvrirez pourquoi raconter est important, comment cette capacité évolue, quels indices de difficultés devraient attirer votre attention et, surtout, comment l’encourager de manière naturelle dans votre quotidien.

Pourquoi apprendre à raconter est-il si important?

Raconter ne sert pas seulement à résumer un livre. Dans la vie de tous les jours, l’enfant utilise cette habileté pour rapporter ce qu’il a vécu, expliquer pourquoi il est triste, décrire un conflit avec un ami, partager une découverte ou faire comprendre ce dont il a besoin.

À l’école, les occasions de raconter, de rapporter et d’expliquer deviennent encore plus nombreuses. L’enfant doit participer aux causeries, expliquer ce qu’il a compris à son enseignant, rapporter un problème qu’il a avec sa boîte à lunch à son éducatrice sur l’heure du dîner, parler de ce qu’il a fait à la maison avec ses amis pour socialiser avec eux, etc.

Ce n’est donc pas simplement le fait de pouvoir raconter une histoire qui favorise les apprentissages. C’est plutôt que cette capacité révèle et rassemble plusieurs compétences essentielles : l’attention, la mémoire, le vocabulaire, la compréhension de phrases plus complexes, l’organisation des idées et la compréhension des liens de cause à effet.

À retenir : un récit facile à suivre est la partie visible d’un ensemble beaucoup plus vaste d’habiletés langagières et cognitives.

Quelles habiletés l’enfant utilise-t-il pour raconter?

Même une petite anecdote demande beaucoup de travail au cerveau des tout-petits. L’enfant doit notamment :

·      rester attentif à ce qu’il veut dire et à la réaction de son interlocuteur;

·      se souvenir des événements importants;

·      comprendre et retrouver les mots dont il a besoin;

·      construire des phrases assez précises pour relier ses idées;

·      comprendre ce qui a causé un événement et ce que les personnages voulaient faire;

·      faire certaines déductions, même lorsque tout n’est pas dit explicitement;

·      placer les éléments dans un ordre logique et chronologique.

 Voilà pourquoi raconter peut demeurer difficile même chez un enfant qui parle bien. Avoir beaucoup de choses à dire ne signifie pas automatiquement savoir les organiser pour une personne qui n’a pas vécu la scène…

Comment le discours narratif se développe-t-il à l’âge préscolaire?

Il n’existe pas un âge précis où tous les enfants se mettent soudainement à raconter de la même manière. Le sujet, l’intérêt de l’enfant, le contexte et la façon dont l’adulte l’invite à parler influencent beaucoup sa réponse.

En se fiant à des études générales sur le développement normal du langage[1] et du discours[2], on peut tout de même ressortir certains repères pour décrire une progression générale. Ces repères ne constituent pas une liste de vérification rigide, mais ils peuvent aider à voir comment le récit se construit peu à peu.

Âge approximatif

Ce que l’on peut observer

Vers 2-3 ans

L’enfant nomme et décrit surtout ce qu’il voit.

Il peut relier quelques mots ou petites phrases autour d’une image ou d’une expérience.

Vers 3-4 ans

Il commence à relier quelques actions ou événements autour d’un même thème.

Vers 4 ans, il peut souvent rapporter trois ou quatre éléments de sa journée dans un ordre logique.

Vers 4-5 ans

Son récit devient plus organisé.

Il utilise davantage de mots pour situer le temps, relier les événements et préciser qui fait quoi (après, pis, et).

Vers 5-6 ans

Il comprend mieux les buts, les émotions, les problèmes et les tentatives de solution des personnages. Il explique davantage les causes et les consequences.

Vers 6-7 ans

Il peut généralement raconter une histoire simple de façon plus cohérente, avec une situation de départ, un problème, une solution et une fin.

 

Quels signes peuvent attirer l’attention?

Une histoire un peu « tout croche » n’est pas automatiquement inquiétante. Il est normal qu’un jeune enfant oublie des détails, change l’ordre des événements ou ait besoin de l’aide de l’adulte selon son âge et ce qu’il veut raconter. Il faut surtout regarder l’ensemble du développement du discours (et du langage sous-jacent) et son évolution dans le temps.

Il peut toutefois être utile de demander conseil si, malgré des occasions fréquentes de parler et d’écouter des histoires, votre enfant…

 …est âgé de 3 ou 4 ans et…

·     parle très peu de ce qu’il vit, même lorsque le sujet l’intéresse,

·     utilise surtout de très courtes phrases ou des phrases incomplètes dont il manque des mots;

…est âgé de 4 ou 5 ans et…

·     ses récits demeurent très difficiles à suivre,

·     les événements sont rarement reliés entre eux

·     les verbes et les marqueurs de temps rendent le message confus

…est âgé de 5 ou 6 ans et…

·      il explique peu les causes, les émotions ou les intentions des personnages

·     ses histoires restent décousues malgré l’aide reçue de l’adulte

Ces observations ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une difficulté de langage. Toutefois, si vous reconnaissez votre enfant parmi ces comportements, il pourrait être sage de demander l’avis d’une orthophoniste qui pourra évaluer plus en profondeur s’il y a vraiment lieu de s’inquiéter ou non.

Comment aider son enfant à mieux raconter au quotidien?

Rassurez-vous : vous n’avez pas besoin d’aller dévaliser les librairies ni de fréquenter la bibliothèque à tous les jours!  Les conversations, les routines et les moments de lecture que vous avez à la maison offrent déjà d’excellentes occasions d’apprentissage.

1. Donnez un modèle court et clair

À la fin de la journée, en présence de votre enfant, prenez l’habitude de raconter vous-même un petit moment de votre journée. Gardez une structure simple : le contexte, ce qui s’est passé, la solution et la fin. Par exemple : « Ce matin, je ne trouvais plus mes clés avant de partir. J’ai regardé dans mon sac, mais elles n’étaient pas là. J’ai commencé à me sentir inquiète!  Finalement, je les ai trouvées dans la poche de mon manteau. Ouf! J’étais soulagée et j’ai pu quand même partir au travail à temps! »

Votre enfant entend ainsi comment sélectionner les détails importants et les relier, sans avoir l’impression d’effectuer un exercice.

2. Reformulez ce qu’il vous dit

Lorsque votre enfant vous raconte quelque chose, écoutez d’abord ce qu’il dit pour le comprendre. Vous pouvez ensuite redire brièvement ce qu’il vous a raconté avec une structure plus claire : « Ah! Ton ami a pris le camion avec lequel tu jouais, et tu étais fâché. Ensuite, vous en avez parlé avec votre éducatrice et vous avez joué chacun votre tour. »

Cette reformulation lui montre une façon plus organisée de raconter tout en lui confirmant que son message a été compris.

3. Lisez souvent… et laissez de la place aux échanges

Les études démontrent que la lecture partagée est plus efficace pour le développement du langage, du discours et même des habiletés de base de la lecture et écriture, que la simple lecture d’un texte à voix haute. 

Qu’est-ce que la lecture partagée? C’est le fait de lire une histoire avec l’enfant en l’invitant à observer, commenter, poser des questions et participer, plutôt que de seulement lui lire le texte du début à la fin. L’objectif est de créer un échange autour du livre pour soutenir son intérêt, sa compréhension et son langage.

Ainsi, lorsque vous lisez un livre avec votre enfant, ne vous concentrez pas seulement sur le texte et les mots écrits. Permettez-vous aussi de regarder les images, commenter ce qui se passe, expliquer une expression, anticiper la suite ou revenir sur le problème du personnage.

Quelques commentaires simples suffisent : « Maxime le monstre regarde par la fenêtre… je pense qu’il veut aller jouer avec l’enfant dehors », ou « Elle a oublié son parapluie, alors elle va probablement être mouillée. » Vous rendez ainsi visibles les liens qui soutiennent la compréhension et vous restez en interaction avec votre enfant, ce qui rend l’activité de lecture plus agréable pour lui.

4. Suivez l’intérêt et l’attention de votre enfant

Un livre que vous appréciez ne captive pas nécessairement votre enfant ce jour-là (ou même n’importe quand!)  S’il veut surtout observer une image, nommer les animaux ou tourner les pages, partez de là. Une interaction courte et agréable soutient davantage le langage qu’une lecture complète menée malgré son désintérêt. 

Quels livres peuvent soutenir le développement du discours narratif?

Les livres les plus utiles ne sont pas nécessairement les plus longs, les plus colorés ou ceux qui portent sur l’émission de télévision préférée de votre enfant. Pour apprendre à raconter, l’enfant bénéficie d’histoires dont la structure est claire, dont les illustrations soutiennent bien le sens et qui lui permettent de participer.

Les livres à trous de Symbolicone ont justement été conçus dans cet esprit. Leur récit suit un schéma simple : une situation de départ, un problème et une solution qui reviennent plus d’une fois, et une fin logique.  Elles sont supportées par peu de texte et les images aident l’enfant à comprendre ce qui se passe. De plus, les mots illustrés intégrés au texte invitent également l’enfant à prendre part à la lecture.

Cette structure peut accompagner l’enfant à différentes étapes du développement du discours :

·      à 2 ou 3 ans, il peut nommer les images et décrire ce qu’il voit;

·      à 3 ou 4 ans, il peut relier quelques actions autour du même thème;

·      vers 4 ans, il peut replacer les événements dans un ordre logique;

·      vers 5 ans, il peut expliquer le problème, les intentions et les tentatives des personnages;

·      vers 5 ou 6 ans, il peut reprendre l’ensemble du schéma de l’histoire avec de plus en plus d’autonomie.

 

Le fait de retrouver une structure semblable d’un livre à l’autre de la collection aide aussi l’enfant à reconnaître ce qui compose une histoire, et à pratiquer les habiletés qu’il développe avec un contenu différent.

Que faut-il retenir?

·      Raconter est une habileté complexe qui se développe graduellement pendant toute la période préscolaire — et bien au-delà.

·      Le discours narratif mobilise des capacités utiles pour les apprentissages scolaires : attention, mémoire, vocabulaire, compréhension, phrases complexes, inférences et organisation des idées.

·      Les modèles donnés par l’adulte, les reformulations et la lecture partagée sont des moyens simples et naturels de soutenir cette évolution.

·      Une histoire imparfaite est normale chez un jeune enfant de 3 à 6 ans. Ce sont surtout la progression, l’ensemble des habiletés du langage et la facilité à se faire comprendre qui comptent.

Pour accompagner son enfant, une histoire à la fois

Le développement du discours narratif à l’âge préscolaire ne se résume pas à savoir réciter une histoire parfaitement. Il s’agit d’apprendre peu à peu à transformer ses expériences et ses idées en un message que l’autre peut comprendre.

En racontant vous-même de petits événements, en reformulant avec bienveillance et en partageant des livres qui intéressent votre enfant, vous lui offrez des modèles précieux pour aujourd’hui — et pour les apprentissages qui l’attendent à l’école.

Pour poursuivre, découvrez les livres à trous de Symbolicone et choisissez une histoire adaptée aux intérêts de votre enfant. La participation, le plaisir et les échanges autour du livre sont souvent les meilleurs points de départ.



[1] Sylvestre, A., MacLeod, A et al. (2025), Aperçu de la chronologie du développement de la parole et du langage au cours de la période préscolaire, Faculté de médecine, École des sciences de la réadaptation, ULaval.

[2] Makdissi, H., Boisclair, A. (2004), «Le développement de la structuration du récit chez l’enfant d’âge préscolaire », Actes du 9e collogue de l’AIRDF, Québec, août 2004.

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